Publié le 2 mars

Le point Nemo

« Dans les vieux films du siècle dernier, les gens téléphonent avec des combinés aussi encombrants que des enclumes. Les temps ont changé. Avec une liaison satellite, le Bel Espoir et le Rara Avis sont joignables partout. On pourrait très bien taper la discute, s’ils se trouvaient au point Nemo. Faut-il rappeler que c’est l’endroit le plus éloigné de toutes les terres ?
Pour chacune des traversées, on pourrait très bien faire un blog, avec la photo du jour, les voiles au vent, et des témoignages de première fraîcheur. On pourrait faire des stories. La grand-voile s’est déchirée cette nuit, quelle histoire ! Clément a pêché une daurade coryphène, qui serait la star du jour. On pourrait. Mais on ne veut surtout pas faire.
Bien sûr, il y a la question du coût de la liaison satellite. Mais l’argument principal est ailleurs.
Quand ils dépassent la limite de réception des portables, les bateaux entrent en zone simplifiée. A bord, quelques-uns s’inquiètent. Et s’il arrivait un drame dans leur famille, à leur insu ? Ca n’arrive pas souvent, mais ça peut. Si le bureau a connaissance d’un problème à terre, qui concerne quelqu’un à bord, il en informe le commandant. C’est lui qui décide quand, et comment le dire. Sans ding de notification, sans bip d’alerte. Plutôt autour d’un café, dans le carré.
D’autres attendaient cela : sortir des réseaux. Puisque les liens sont coupés avec la terre, alors il n’y a plus rien à faire que s’occuper d’être sur ce bateau. Libéré de l’injonction d’être contactable, disponible, réactif, on redéfinit l’essentiel. Un luxe, que l’AJD entretient férocement.
Votre chérie est à bord, et ne donne aucun signe de vie ? Aux escales, son portable reste mutique ? On ne lui dira rien de vos appels inquiets au bureau. On ne discute pas le droit d’être injoignable. On en prend soin. On le trouve précieux.
Un groupe de jeunes a embarqué avec une question : « c’est comment, avoir du temps sans connexion ? ». Très bonne question.
On en connait qui ont peur de rallumer leur portable à l’approche de la terre.
Les temps ont changé. Loin, en mer, il reste pourtant des réserves de vie sauvage. »

Ce texte paru dans notre journal annuel de 2023, illustre parfaitement notre vision de la navigation. Embarquer, c’est entrer dans un autre monde, à la fois nourri d’imaginaire et de découvertes. Le bateau permet, entre autres, la possibilité de vivre une expérience rare, donc précieuse : celle de la déconnexion.
C’est faire le choix de ralentir et de vivre l’instant présent : la rencontre du bateau, la rencontre de l’autre, et peut être même la découverte de soi.
Conscients de l’évolution de la société, nous observons avec attention le développement des technologies modernes et notamment l’accès à Internet en pleine mer.
Nous tenons à préserver cet espace hors du temps, propice pour tous à bien des égards : pour souffler, se retrouver, faire une pause.

C’est pourquoi, en montant à bord de nos bateaux, nous vous invitions à venir sans téléphone (lorsque cela est possible) ou, à défaut, à le laisser au fond du sac dès l’embarquement.